06/11/2008

Pour tous les passionnés de la Seconde Guerre mondiale

Une plume dans un oflag
 

Raymond Troye était Chasseur ardennais. Arrêté après la capitulation de 1940, il est déporté en Allemagne dans un oflag, camp réservé aux officiers. Et là, pour survivre, Raymond Troye décide d'écrire... Sa petite-fille a découvert tout cela en 2003, juste après son décès.

 

Raymond Troye

Raymond TROYE

«Ce fut un grand choc, confie Catherine Van Cauter. Lorsque mon grand-père est décédé, en 2003, j'ai eu quelques semaines pour vider son appartement. J'ai jeté, jeté, jeté... Je me souviens, j'étais assise par terre devant son bureau, au milieu de tas de papiers. Un peu par hasard, j'ai ouvert un cahier que j'allais balancer avec le reste. Et mes yeux sont tombés sur une petite phrase : "Il pleut des tonnes de bombes sur Berlin". C'était son écriture. Mon grand-père avait tenu un journal de guerre et je l'ignorais ! Je savais qu'il était officier, qu'il avait été détenu cinq ans dans des camps allemands et qu'il y avait même écrit un roman : Meurtre dans un oflag. Qui sait encore ce qu'est un oflag ? D'ailleurs, il n'en parlait pas et ça ne m'intéressait pas. La découverte de ses cahiers fut donc un grand choc. Mon grand-père venait tout juste de mourir et je n'avais rien compris... »

Raymond Troye naît à Gouy-lez-Piéton, en juin 1908. Son père, mineur, meurt de la silicose quelques jours après l'armistice de 1918. « C'était un excellent élève, raconte Catherine, mais la famille était très pauvre et il n'était pas question de continuer l'école. Sa mère, voulant lui éviter la mine, a réussi à le faire embaucher à l'usine. » Mais le gamin imagine un autre avenir. A 16 ans, il décide de s'engager dans l'armée. « Je ne pense pas qu'il rêvait de devenir militaire, poursuit sa petite-fille. Mais l'armée lui permettait d'étudier sans rien devoir débourser. C'est comme ça qu'il a fait l'Ecole des cadets, puis qu'il a gravi les échelons, jusqu'à être nommé officier à la fin des années 1930. L'armée l'a sauvé de la précarité. »

Quand éclate la Seconde Guerre mondiale, Raymond Troye commande une unité de Chasseurs ardennais. « Il participe aux combats de la Lys, qui lui vaudront la Croix de guerre avec palme. Rien n'y fait. L'armée belge est défaite, les soldats sont faits prisonniers et emmenés en captivité. Les Allemands ont prévu des camps spéciaux pour les officiers : les oflags, - Offizier-Lager, en allemand. Mon grand-père va connaître trois oflags successifs. Eichstätt, en Bavière, Fisch-beck, près de Hambourg, et Prenzlau, non loin de Berlin.

 

oflag

 

Oflag d'Eichstätt

Selon les conventions internationales, les officiers prisonniers ne peuvent pas travailler. Leur pire ennemi, c'est donc l'ennui. L'oisiveté totale. Mon grand-père l'écrit dans son journal. Il voit de jeunes officiers devenir de vrais légumes. Mais à Eichstätt et à Fischbeck, officiers d'active et officiers de réserve sont mêlés. Ça veut dire qu' à côté des militaires de carrière il y a des médecins, des avocats, des juristes... Des gens qui ont un certain potentiel intellectuel et qui vont mettre en place de véritables stratégies pour "s'évader". A tout le moins pour échapper à l'angoisse de la captivité. Ils vont organiser des cours, faire de la musique, monter des pièces de théâtre... Et mon grand-père, lui, va s'adonner à l'écriture. » Un jour de 1944, Raymond Troye écrit dans son journal : « Je devrai beaucoup à la littérature. Elle m'a sauvé de l'ennui. Sans elle, je serais devenu une épave comme beaucoup. »

« Il écrivait pour tenir. Il écrivait pour survivre, insiste Catherine Van Cauter avec une pointe d'émotion. Ce sont précisément tous ces écrits que j'ai retrouvés après son décès. Il y avait donc le journal. Il y avait aussi les lettres à la famille, qui sont terribles quand on sait combien chaque mot était pesé. Et puis, il y a eu des romans : cinq romans écrits en captivité. Je connaissais l'existence de Meurtre dans un oflag, mais je dois avouer que je n'avais jamais eu envie de le lire jusque-là. Quel dommage ! J'aimerais tellement, maintenant, pouvoir en parler avec lui... »

« Votre grand-père, c'est comme le monsieur juif du quatrième »

Libérés par l'armée russe, Raymond Troye et ses compagnons d'infortune rentrent en Belgique en juin 1945. « Mon grand-père ayant été blessé en 1940, il était invalide. Il n'était plus question pour lui de commander des hommes sur le terrain. Il va donc se retrouver dans des bureaux, puis sera nommé répétiteur à l'Ecole royale militaire. Je sais que c'était une grande fierté pour lui. Fils de mineur, devenu officier sans passer par l'Ecole royale militaire, il y a terminé sa carrière... »

L'officier est déjà retraité quand Catherine voit le jour au milieu des années 1960. Pour la fillette, c'est un gentil papy dont elle ne mesure pas le parcours particulier. Il faudra attendre les derniers mois de sa vie pour que le trouble s'installe dans son esprit. « Après une fracture du col du fémur, il s'est malheureusement retrouvé dans une maison de repos. Et là, comme il était un peu perdu, il s'est cru dans un oflag. Je ne l'ai pas perçu tout de suite, mais on sentait chez lui une grande angoisse. Un jour, une infirmière m'a dit : "Votre grand-père, c'est comme le monsieur juif du quatrième". Là, j'ai compris. Les oflags, contrairement à ce qu'il voulait bien dire, ce n'étaient pas juste des camps où on écrivait des romans... Ça devait être terrible et il n'en était pas sorti indemne. Alors, vous comprenez mon émotion quand j'ai retrouvé ses autres écrits de captivité. »

Depuis, Catherine Van Cauter a fait rééditer Meurtre dans un oflag (éd. Labor) et elle tient quotidiennement un blog (http://oflag.skynetblogs.be) [voir le lien "blogs amis", dans la colonne de droire] très documenté sur le sujet. « Je me suis totalement investie dans ce travail de mémoire. Je me dis que j'ai entre les mains un trésor d'histoire, qui a dormi plus de soixante ans dans un tiroir. Je ne peux quand même pas le laisser se rendormir pour l'éternité ! Quand je pense que je n'ai jamais parlé de tout cela avec mon grand-père... Je suis habitée par un énorme regret. Je crois que ce travail de mémoire est une façon pour moi de rattraper notre rendez-vous manqué. »

Catherine Masuy - Le Vif-L'Express 08-08-2008

 

Meurtre dans un oflag

13:52 Écrit par Patrice Lambert dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : seconde guerre mondiale |  Facebook |

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