25/06/2011

En 1945, la misère...

Extrait du "Par Mont et par Vaux" n° 8, juin 2004

 

Leval - Habitant - Schmidt Hector (01).jpg

Hector Schmitz

 

Comme vous le savez certainement, notre cercle d'histoire locale a créé un site Internet: www.chez.com/delevalaumont (et depuis, le blog que vous lisez). Par ce biais, quiconque de par le monde peut découvrir Leval-Trahegnies et Mont-Sainte-Aldegonde et nous laisser d'éventuels messages. C'est ce qui est arrivé, il y a peu.

Une personne de Limoges découvre dans les affaires de famille une lettre émanant d'Hector Schmitz de Leval-Trahegnies, datée du 25 février 1945...

Avec l'aimable autorisation de cette Limougeaude et de la famille d'Hector Schmitz, nous vous en donnons connaissance, sans autre commentaire qui nous paraît superflu.

"Mademoiselle Albin,                                                                                  

Maintenant qu'officiellement les relations postales sont rétablies entre le midi de la France et la Belgique, je suppose que vous recevrez enfin de nous nouvelles et que vous pourrez nous en envoyer de vous et de votre famille. Depuis bientôt cinq ans que nous avons quitté Limoges (1), je vous ai écrit plusieurs fois: du fait que je n'ai jamais reçu de réponse, je crains que mes lettres ne vous soient jamais parvenues.

Qu'êtes-vous devenus tous depuis 1940 ? Etes-vous toujours en bonne santé ? Votre vieux papa vit-il encore ? Monsieur Lacabanne et sa famille vont-ils toujours bien ?

Je vais vous raconter brièvement les événements qui se sont passés depuis notre départ de Limoges en juillet 1940.

Le voyage du retour a duré trois jours complets, car nous avons dû attendre à maints endroits le bon vouloir de ces messieurs les Allemands pour avoir de l'essence et puis nous avons dû suivre un itinéraire qu'ils nous ont imposé. Bref, nous avons logé à Châteauroux, Orléans et Beauvais. Nous avons retrouvé notre maison dans l'état tel que nous l'avions laissé, avec les carreaux cassés; on nous avait volé nos provisions de vivres, mais le linge et le mobilier avaient été épargnés.

On s'est remis au travail, j'ai repris ma place à l'usine, les enfants sont rentrés à l'école et la vie a repris tant bien que mal.

Plus la guerre avançait, plus le ravitaillement devenait difficile et plus la vie devenait chère. On a dû pour se nourrir acheter des marchandises en dehors du marché officiel, et on les payait à des prix extraordinaires. Pour vous faire une idée, on a payé le pain de 1 k. ... fr (2), le beurre ... le kg, la viande de boeuf ... fr le kilo, le lard ... fr le kilo. Une paire de souliers ordinaires la paire ... frs et les vêtements à des prix inabordables.

A partir de Pâques 1944, une autre source de tourments est venue s'ajouter aux autres: la terrible période des bombardements, sabotages, réquisitions, otages, etc... (3)

Le lundi de Pâques 1944, la commune de Leval-Trahegnies a été bombardée, et on a eu à déplorer à 200 m. de chez nous 25 tués (4) et de nombreuses maisons endommagées (celle de ma soeur, entre autres, a été fortement abîmée et est inhabitable). Par la suite les gares de formation de Haine-St-Pierre et celles de Marchiennes et de Monceau (près de Charleroi) ont été bombardées chacune une quinzaine de fois et chaque fois, c'était des victimes et des destructions (5)

Leval - 2ème GM - Bombardement de la Croix-Rouge - 10.04.44 (02).jpg

Rue Albert 1er, carrefour de la rue de Namur, après le bombardement du 10 avril 1944

En même temps, des actes de sabotage contre des chemins de fer, des usines, des centrales électriques étaient faits par des patriotes; des Belges traîtres et même des soldats allemands étaient abattus, ce qui fait que nous étions très souvent punis: on ne pouvait plus sortir entre 7 heures du soir et 6 heures du matin. On prenait des otages soit pour l'Allemagne soit pour les camps de concentration. On devait porter des postes de T.S.F. (6)

 

Cette tragique période a duré jusque la libération qui a eu lieu le dimanche 3 septembre. Nous avons eu la chance d'être débarrassé des Allemands et de ce fait, la région n'a pas souffert des batailles.

Mais depuis quelque temps, pour nous montrer qu'ils ne nous oublient pas, les Allemands nous envoient des V1 et même, le lendemain de Noël, ils sont venus bombarder la grande route où passent, sans arrêt, d'interminables files de tanks, canons, camions chargés d'hommes et de matériel. 


Voilà donc la situation dans laquelle nous nous trouvons, et ne nous plaignons pas encore trop car personne de notre famille ne manque, et nous sommes tous en bonne santé.

Nous sommes impatients d'avoir de vos nouvelles pour savoir de quelle manière vous avez traversé cette maudite période. Ecrivez-nous longuement.

Rappelez-nous au bon souvenir de Monsieur Lacabanne et de sa famille, ainsi qu'à celui de votre bon vieux papa, si vous avez encore la chance de l'avoir en vie près de vous.

Seriez-vous assez aimable de nous donner aussi des nouvelles de Madame Baladet ? 14, place des Jacobins, chez qui nous sommes descendus lors de notre arrivée à Limoges.

Recevez, Mademoiselle Albin, nous meilleures amitiés.

 

 (1) Où ils avaient évacué lors de l'offensive allemande en mai 1940  

(2) Les prix ont été effacés par la censure belge !  

(3) Un article a été consacré au bombardement de la Croix-Rouge du 10/04/1944 dans le n° 1 du "Par Mont et par Vaux", toujours disponible.

(4) En fait, 18.

(5) Il s'agissait de bombardements alliés, américains surtout mais aussi anglais.

(6) En 1944, les Allemands avaient ordonné la réquisition des postes de radios que les habitants devaient déposer à l'Administration communale. Il faut savoir que c'est sur les ondes de la B.B.C. que les Alliés transmettaient leurs messages à la Résistance. En code, évidemment.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

16:05 Écrit par Patrice Lambert dans Seconde Guerre mondiale | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Un écho fané de cette période bien sombre de notre histoire pour nous rappeler les souffrances et les difficultés des populations de l'époque. Bien dommage qu'il y ai peu de gens aujourd'hui qui s'y intéressent encore.Les leçons du passé sont bien vite oubliées et ça éviterait que nos "gouvernants" ne refassent les mêmes bêtises qui ont conduit l'Europe de ce temps-là à la guerre totale.
L'histoire des V1, 2,.. et des fusées est bien intéressantes et c'est aussi avec cet exemple que l'on s'aperçoit qu'il y aura toujours de l'argent pour pousser les recherches en moyens de destruction de + en + sophistiqués. On profite d'ailleurs toujours des découvertes de ce temps aujourd'hui qu'elles sont "pacifiées".

Écrit par : Alain | 26/06/2011

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